mardi 9 juillet 2019

Virginia Woolf au-delà des apparences par Josyane Savigneau

La Station balnéaire, est sans doute le dernier texte de fiction de Virginia Woolf...
« Comme dans toutes les villes du bord de mer, il y flottait une odeur de poisson. Les boutiques en miniature étaient pleines de coquillages vernissés, durs, fragiles pourtant. Même les habitants évoquaient des coquillages : ils avaient un aspect frivole, comme si l'on avait extrait la chair de l'animal à la pointe d'une épingle, et que seule en subsistât la coquille. Les vieux messieurs de la Promenade étaient des coquillages. Leurs guêtres, leurs culottes de cheval, leurs longues-vues semblaient les transformer en jouets. Qu'ils aient été de vrais marins, de vrais sportifs, c'était impossible, comme il était impossible que les coquillages qui ornaient le cadre des photographies ou des miroirs aient pu provenir du fond de la mer. Les femmes aussi, avec leurs pantalons, leurs petites chaussures à talons hauts, leurs sacs en raphia et leurs colliers de perles, semblaient des coquillages de vraies femmes qui sortent le matin faire leurs provisions.
À une heure, toute cette population de coquillages vernissés s'attablait par grappes au restaurant. Le restaurant sentait le poisson, le bateau de pêche qui a remonté ses filets pleins de sprats et de harengs. La consommation de poisson devait être énorme dans cette salle à manger. L'odeur en flottait jusqu'à la pièce marquée Dames, en haut des marches. Cette pièce était séparée en deux par une cloison. D'un côté on satisfaisait les besoins naturels, de l'autre, à la toilette, devant le miroir, l'art venait discipliner la nature. Trois jeunes femmes avaient atteint cette étape du rituel quotidien. Elles exerçaient leur droit à retoucher la nature, à la soumettre, avec leur houppette à poudre et leur boîtier de rouge. Ce faisant, elles bavardaient ; mais leurs propos étaient interrompus, comme par le déferlement de la marée. [...]
La marée de la station balnéaire semble perpétuel flux et reflux. Elle découvre ses petits poissons ; elle les rince à grande eau ; elle se retire et revoici les poissons qui sentent très forts une drôle d'odeur saumâtre dont s'imprègne toute la station balnéaire.
Mais, la nuit, la ville prend tout à fait un aspect éthéré. Il y a une lueur blanche à l'horizon. Il y a des cerceaux et des couronnes par les rues. La ville a sombré au fond de l'eau. Seul affleure son squelette, dessiné par des lampes de fée. » Traduction de Josée Kamoun

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